TEXTE PRÉPARÉ POUR L’INTERVENTION
Introduction : Une nouvelle ère pour le commerce international
Merci à Derrick Olsen pour ces aimables paroles, et merci
à WorldOregon d’accueillir ce superbe événement aujourd’hui.
Je suis heureuse d’avoir l’occasion de m’exprimer sur l’avenir du commerce international ici à Portland, un lieu
particulièrement indiqué.
Pourquoi ? Parce que le commerce mondial a de nombreuses choses en commun
avec les célèbres ponts qui traversent le fleuve Willamette.
Certains d’entre eux sont anciens, d’autres sont flambant neufs. Certains
sont en bon état, d’autres montrent des signes de fatigue. Certains sont
sans intérêt, alors que d’autres sont sublimes.
Mais malgré ces différences, tous ces ponts remplissent leurs fonctions :
ils relient des quartiers et des entreprises, et ils encouragent les
mouvements de produits, de capitaux et d’idées. Par bien des aspects, leur
histoire est celle du commerce mondial.
Au cours de la génération précédente, les ponts économiques construits entre les pays
ont permis de réduire de moitié la proportion de la population mondiale
vivant dans l’extrême pauvreté
[1]
. Ils ont permis de diminuer le coût de la vie et de créer des centaines de
millions de nouveaux emplois mieux rémunérés.
Rien qu’aux États-Unis, un emploi sur cinq est lié au
commerce international de biens et de services
[2]
.
Sous cet angle, le commerce mondial est une construction sublime — mais il
n’est pas sans problèmes. Nous savons que le commercene profite pas à tout le monde et que certains éléments du système commercial multilatéral montrent des signes de
fatigue. Et les tensions commerciales actuelles sont en fait un symptôme de
ses problèmes sous-jacents.
Apporter une solution à ces problèmes constitue l’un des grands défis de notre temps.
L’enjeu est de taille, y compris ici dans l’Oregon, où un emploi sur cinq repose sur le commerce extérieur
[3]
. Citons par exemple de grandes entreprises telles que Nike et Intel, ou les
milliers de PME qui prospèrent sur le marché mondial grâce au commerce
électronique et à d’autres formes de transactions numériques.
L’enjeu est de taille parce que
la vigueur de l’économie mondiale dépend de celle des flux d’échanges
. La bonne santé du commerce international a contribué récemment à
renforcer la croissance économique mondiale. Pourtant, la résurgence du protectionnisme risque de freiner cet élan positif.
Au FMI, nous sommes particulièrement conscients de ce qui pourrait se passer si les échanges s’interrompent
, si les ponts économiques sont endommagés.
Il y a plus de 70 ans, le FMI était établi précisément pour éviter le
retour des politiques vouées à l’échec de la Grande Dépression — y compris
le protectionnisme.
Nous avons notamment pour mission de «
faciliter l’expansion et l’accroissement harmonieux du commerce
international
».
C’est pourquoi nous sommes profondément voués à la promotion de la
coopération internationale et du dialogue dans ce domaine.
Une nouvelle ère
Toutefois, les débats actuels perdent souvent de vue le fait que nous
entrons dans une nouvelle ère, un monde dans lequel les flux de données deviennent plus importants que les
échanges physiques.
Imaginez : entre 1986 et 2008, le commerce mondial de biens et de services
a connu un taux de croissance plus de deux fois supérieur à celui
de l’économie mondiale. Mais depuis quelques années, la croissance de ce
commerce plus « traditionnel » dépasse à peine celle du PIB mondial.
Parallèlement, les flux numériques explosent. Selon Cisco,
le volume mondial de bande passante a été multiplié par 90
entre 2005 et 2016, et il devrait encore être multiplié par 13 d’ici à 2023.
Il ne s’agit pas seulement de permettre la diffusion de vidéos, les appels
par Skype et les publications sur les réseaux sociaux.
Il s’agit également du rôle des données dans le renforcement desautres flux, car elles facilitent le commerce des services, dans des domaines aussi variés que le génie
civil, les communications ou les transports.
Il s’agit également de gains d’efficience. Selon McKinsey, les entreprises
pourraient réduire les pertes liées au transport de marchandises d’environ
un tiers à l’aide de capteurs de suivi des cargaisons.
À bien des égards, l’avenir du commerce se confond avec l’avenir des
données.
Les dirigeants ont là une immense opportunité à saisir pour bâtir de
nouveaux ponts économiques, afin de créer un meilleur système commercial mondial.
Dès lors, permettez-moi d’aborder deux questions :
- Quels sont les éléments constitutifs d’un meilleur ordre commercial ?
-
Comment
adapter et améliorer le système commercial multilatéral
?
1. Les éléments constitutifs d’un meilleur ordre commercial
Commençons par les éléments constitutifs d’un meilleur ordre
commercial.
a) Davantage de commerce dans le domaine des services
L’expansion du commerce mondial des services est l’un de
ces éléments.
La bonne nouvelle, c’est que le commerce des services connaît une
croissance relativement rapide. Il représente aujourd’hui un cinquième des exportations mondiales. Et selon
certaines estimations, la moitié du commerce mondial des
services repose déjà sur les technologies numériques.
Il s’agit toutefois d’un domaine où les barrières commerciales restent
extrêmement hautes : elles équivalent à des droits de douane d’environ 30 à
50 %
[4]
.
Nous sommes convaincus qu’en abaissant ces barrières et enaugmentant la numérisation, les services pourraient devenir le principal moteur du commerce international. Qui en
seraient les grands bénéficiaires ?
- Sans surprise, les États-Unis et les autres pays avancés
, car ils sont compétitifs à l’échelle mondiale dans de nombreux secteurs
de services, en particulier les finances, les services juridiques et le
conseil.
- Mais des pays en développement en bénéficieront
également, tels que la Colombie, le Ghana et les Philippines, parce qu’ils
encouragent la croissance dans des services échangeables tels que les
communications et les services aux entreprises.
Surtout, le commerce des services pourrait libérer le plein potentiel des « mini‑multinationales ».
J’entends par là les millions de PME qui s’efforcent d’étendre
leurs activités sur le marché mondial. Ce sont aussi toutes les personnes qui utilisent des outils numériques pour tirer le
meilleur parti de leurs compétences et des possibilités qui s’ouvrent à
elles.
Imaginons par exemple un médecin installé à Portland, auscultant à distance
sa patiente à Panama City, où un professeur de piano de Moscou, donnant
cours par Skype à ses étudiants de Montréal.
Adam Smith
en serait bien étonné, lui qui doutait de la valeur
économique apportée par «
les gens de loi, les médecins, les musiciens et les gens de lettres de
toute espèce »
[5]
.
Aujourd’hui, les prestataires de services « de toute espèce » tirent parti
d’un monde qui est de plus en plus interconnecté et de plus en plus petit.
Je suis persuadée qu’au XXIe siècle, on pourrait bâtir la richesse des nations sur le commerce des services.
b) Une productivité plus élevée
Ce potentiel de croissance illustre l’importance des gains de productivité,
qui constituent un autre élément constitutif d’un meilleur ordre
commercial.
Nous savons qu’en rendant les services plus faciles à
échanger, la numérisation peut renforcer la productivité
et relever le niveau de vie.
Nous savons également que les technologies numériques peuvent
renforcer la productivité de l’industrie manufacturière.
Par exemple, l’automatisation croissante permet aux
entreprises de rapatrier plus facilement certaines de leurs activités, ce
qui revient concrètement à inverser les mouvements
d’externalisation et de délocalisation des vingt dernières années.
L’impression 3D pourrait également pousser les entreprises
à rapprocher la production de leur clientèle, accélérant les phases de
prototypage et de personnalisation.
Ces transformations pourraient contribuer à rendre les chaînes
d’approvisionnement plus courtes, plus productives et, ne l’oublions pas, moins polluantes.
Elles pourraient également aider à redynamiser l’industrie manufacturière
dans de nombreux pays avancés, avec à la clé desemplois plus rémunérateurs dans davantage d’usines implantées localement.
Mais ce n’est pas tout.
La numérisation de l’économie intensifiera également la concurrence sur le marché mondial, incitant les
entreprises à investir encore plus dans les nouvelles technologies et dans
des opérations plus efficientes.
Une nouvelle analyse du FMI
[6]
montre que l’intensification de la concurrence accélère la diffusion des
technologies entre les pays, ainsi que le rythme de l’innovation. Ceci
contribue à faire baisser les prix pour les entreprises et les
consommateurs.
Un de mes exemples préférés est celui de l’édition 1971 du catalogue de
vente par correspondance Sears-Roebuck. Un analyste a simplement
comparé les produits qui y figuraient avec des articles comparables de
notre époque.
Il a découvert que, en tenant compte de l’inflation, les produits sont
nettement moins chers aujourd’hui : ainsi, un climatiseur est plus de 80 % meilleur marché qu’un article similaire en 1971.
De tels exemples illustrent les avantages immenses qu’il y a à bâtir des
ponts économiques. Pourtant,
nombreux sont ceux qui vivent encore à l’ombre de ces ponts
.
c) Une plus grande inclusivité
D’où l’importance d’un troisième élément constitutif d’un meilleur
ordre commercial : une plus grande inclusivité.
Prenons par exemple le secteur manufacturier américain. En tenant compte de
l’inflation, il représente une part du PIB relativement constante depuis
les années 40.
Mais il emploie aujourd’hui considérablement moins de travailleurs, en
grande partie du fait de l’évolution technologique et, dans une moindre
mesure, de la concurrence internationale, notamment de la part de la Chine.
Il va sans dire que la révolution numérique du commerce apportera
probablement son lot de problèmes, en exerçant de nouvelles pressions sur
les travailleurs moins bien préparés à la concurrence, que ce soit dans les
pays avancés, émergents ou en développement.
Alors, que peuvent faire les pouvoirs publics ?
Ils peuvent soutenir davantage ceux qui sont le plus affectés
par les effets des technologies et du commerce mondial.
De nombreux pays proposent déjà diverses formes d’assurance chômage, qu’ils
pourraient combiner à d’autres instruments.
Aux États‑Unis, par exemple, on pourrait proposer une aide au revenu
temporaire pour les travailleurs qui mettent à jour leurs compétences. On
pourrait aussi renforcer la mobilité en offrant une aide au déménagement et
en assurant la portabilité des prestations de retraite.
La plupart des pays ont encore de la marge pour élargir et améliorer leurs
programmes de formation professionnelle. L’expérience du Canada et de la
Suède prouve que la formation en situation professionnelle est plus
efficace que les cours.
S’il est important de disposer de politiques d’emploi de qualité, cela ne
suffit pas.
Tous les pays doivent réinventer leurs systèmes éducatifs
pour les faire entrer dans l’ère numérique. Il ne s’agit pas simplement
d’ajouter des leçons de programmation informatique.
Il s’agit d’encourager la réflexion critique, la résolution autonome de
problèmes et l’apprentissage tout au long de la vie, afin d’aider les
citoyens à s’adapter au changement. Il s’agit d’investir dans le capital
humain.
Comment le FMI peut-il y contribuer ?
À l’échelle mondiale, nous analysons les taux de change et nous surveillons
les déséquilibres économiques mondiaux.
À l’échelle nationale, nous œuvrons avec chacun de nos 189 pays membres à la mise en place de mesures destinées à
supprimer les entraves au commerce et à l’investissement, encourageant
ainsi une économie ouverte où le secteur privé peut prospérer et créer des
emplois.
Jour après jour, nous nous efforçons d’aider nos membres à s’équiper pour
le nouvel âge du commerce. Nous croyons que pour que le commerce mondial
donne de meilleurs résultats, il doit être plus productif, donner
davantage de place aux services, et se montrer plus inclusif, afin de profiter à tous.
Pour atteindre ces objectifs, le commerce doit également s’appuyer sur uneplus grande coopération internationale, il doit devenir plus multilatéral. C’est ainsi que nous pouvons construire de
meilleurs ponts économiques.
2. Adapter le système commercial multilatéral
Au cours des 70 dernières années, les pays ont créé ensemble une chose tout
à fait remarquable : un système de règles et de responsabilités communes
qui ont transformé notre monde.
Rien que sur les 30 dernières années, ce système multilatéral a permis de
sortir des centaines de millions de personnes de la pauvreté, tout en
augmentant les revenus et le niveau de vie dans tous les pays.
Aujourd’hui, les États ont la possibilité de s’appuyer sur les résultats
déjà engrangés pour adapter ce système au nouvel âge du commerce.
Pour revenir à ma comparaison, en réparant les ponts économiques, nous
devons respecter les principes fondamentaux de la construction !
Cela implique d’éviter le protectionnisme, parce que les
restrictions des importations nuisent à tous, en particulier aux
consommateurs plus démunis.
Cela implique aussi d’éliminer les pratiques commerciales déloyales, et de veiller à ce que les mêmes
règles s’appliquent à chacun : les règles de l’OMC, acceptées par les 164
pays qui en font partie.
Cela implique enfin de se montrer réceptifs aux idées innovantes. Qu’est-ce
que j’entends par là ?
Ces dernières années, au sein de l’OMC, des accords existants ont été
élargis ou de nouveaux accords ont été conclus dans les domaines des
marchés publics, des technologies de l’information et de la facilitation
des échanges.
Mais de nombreux États sont confrontés à de grandes difficultés quiéchappent actuellement à la réglementation de l’OMC, dont diverses subventions
publiques, des restrictions à la circulation des données et des questions
de protection de la propriété intellectuelle.
On pourrait résoudre ces difficultés au moyen d’ accords commerciaux « plurilatéraux », c’est-à-dire des
accords associant des pays qui partagent le même point de vue et décident
de coopérer dans le cadre de l’OMC.
Il est également possible de négocier de nouveaux accords au sein de l’OMC
en matière de commerce électronique et de services numériques.
Sur ces points, la nouvelle mouture du partenariat transpacifique global et
progressiste, dit TPP‑11, est encourageante. C’est la première fois qu’un
vaste accord commercial garantit la libre circulation des données d’un pays
à l’autre pour les prestataires de services et les investisseurs.
Les nouveaux accords commerciaux du XXIe siècle devraient s’en inspirer
pour faciliter les flux de données tout en protégeant les données à
caractère personnel, en promouvant la cybersécurité et en permettant aux
autorités de régulation financière d’accéder aux données dont elles ont
besoin, sans entraver l’innovation.
Ces nouveaux accords devront également tenir compte des préoccupations en
matière de travail et d’environnement.
Ces défis ne pourront être relevés que dans un cadre multilatéral
où les règles sont respectées, où les pays se comportent en partenaires, où
chacun veille à l’équité, où les pays se rendent des comptes mutuellement,
et où les différends peuvent être entendus et réglés de manière
efficiente..
Conclusion
Permettez-moi de conclure sur une citation du philosophe français Montesquieu, qui écrivait il y a plus de deux siècles :
« Le commerce guérit les préjugés destructeurs ; et c’est presque
une règle générale que partout où il y a des mœurs douces il y a du
commerce ; et partout où il y a du commerce il y a des mœurs
douces. […] L’effet naturel du commerce est de porter à la paix. »
Ces mots restent d’actualité. En jetant de nouveaux ponts économiques, en
bâtissant une nouvelle ère commerciale, en éliminant les barrières, nous
contribuerons à la prospérité et à la paix, que ce soit ici, à
Portland, ou dans le reste du monde.
Merci.
[1]
Entre 1990 et 2010. Chiffres de la Banque mondiale : indicateurs du
développement durable.
[2]
Exportations et importations. Estimations de Business Roundtable.
[3]
Estimations de Business Roundtable.
[4]
Fontagné et autres, «
Estimations of Tariff Equivalents for the Services Sectors »
,
étude
du Centre d’études prospectives et d’informations internationales
(CEPII), décembre 2011.